Le sujet dont on parle peu : les prisonniers civils dans l’Est de l’Ukraine

Par Lidia Shevchenko et Pierre Raimbault

Article également publié sur le blog de Pierre Raimbault

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« Défense d’entrer ». Photo : Lidia Shevchenko

Il est devenu habituel, lorsque l’on évoque le conflit à l’est de l’Ukraine opposant les autoproclamées Républiques Populaires de Donetsk (RPD) et de Louhansk (RPL) à Kiev, de rappeler le bilan humain officiel de plus de 6 000 morts, près de 16 000 blessés et de 1 330 000 déplacés, tout en sachant que celui-ci est largement sous-estimé. Cependant, on méconnaît assez largement le sort des prisonniers, et plus particulièrement des civils. Nous avons rencontré à Kiev des activistes de l’association Vostok SOS (« Vostok » en russe signifie « Est » – région ou direction) : défenseurs des droits humains, ils viennent en aide à ces prisonniers – ainsi qu’à leurs proches – et œuvrent à leur libération.

Vostok SOS est né début mai 2014 de la fusion de deux organisations : le Centre de défense des droits de l’Homme « Postoup » de Louhansk, et le Centre pour les droits de l’Homme de Crimée « Deïstvié », qui a été contraint de quitter la Crimée annexée par la Russie en mars 2014. Ils sont aujourd’hui plus d’une trentaine à assurer des activités telles que l’aide aux déplacés ou à ceux qui résident dans les régions concernées par le conflit. Ils font aussi un important travail d’information sur les réseaux sociaux et via leur portail web http://informator.lg.ua/.

Vagues d’arrestations

L’une de ces activistes, Anna Mokrousova, a été faite prisonnière le 3 mai 2014 et retenue dans les locaux occupés du « SBU » (les services secrets ukrainiens) à Louhansk. Sous la menace d’une arme, elle fut forcée par les séparatistes pro-russes à téléphoner à d’autres militants pour leur donner de faux rendez-vous. À cette époque, nous explique-t-elle, les cibles étaient principalement des activistes, des journalistes, ou bien encore des militants pro-ukrainiens. Anna, elle, a réussi à faire comprendre à ses amis qu’il ne fallait pas venir à ces rendez-vous et a été libérée après vingt-quatre heures de détention. Au début, les membres de l’association cherchaient seulement à aider leurs amis qui avaient été capturés et puis le phénomène a pris de l’ampleur et c’est devenu l’une de leurs activités à part entière. Début juin, Vostok SOS dénombrait une trentaine de personnes capturées à Donetsk et Louhansk.

Viatcheslav Bondarenko, 41 an est aussi un activiste et journaliste de Vostok SOS. Le 25 mai, le jour des élections présidentielles, il part avec son co-équipier, tous deux munis des papiers nécessaires – l’accréditation, la carte de presse – faire un reportage dans le nord de la région de Louhansk, la partie alors sous le contrôle de l’Ukraine. Il s’est fait arrêter à un checkpoint de la RPL au motif de soupçon d’espionnage. Frappé à coup de crosse d’un fusil et capturé il est ramené dans un sous-sol où il passera deux jours à être torturé et interrogé sans cesse. Il subira plusieurs sévices : électrocutions, on lui plante des aiguilles dans les talons, lui casse une côte, écrase des cigarettes allumées sur sa peau, l’accroche par une côte avec des pinces, le frappe sur les tissus mous et sur les reins en utilisant des objets tels que les tuyaux et d’autres objets métalliques, tout cela procurant visiblement du plaisir à ses geôliers. On le frappe partout sauf sur le visage, les séparatistes ayant l’idée de faire une conférence de presse sur la capture des espions ukrainiens (ce qu’ils ont fait en montrant son co-équipier vêtu d’une chemise avec des manches longues et en disant que ces espions étaient bien traités). En même temps une centaine d’autres prisonniers se trouvaient au même endroit, ceux-ci pris sous un prétexte de non-respect de couvre-feu ou d’état d’ivresse, mais les sévices les plus cruels ont été appliqués seulement à des gens comme Viatcheslav, des prisonniers ayant une certaine valeur pour des pouvoirs de facto. A sa libération il a été amené à l’hôpital de Louhansk, sous une fausse identité, par sa femme et ses amis. Sa femme a par ailleurs surpris le médecin qui appelait les autorités séparatistes de Louhansk et a dû le faire sortir de l’hôpital pour le ramener à Kiev sans ses papiers que ses geôliers lui avaient confisqués.

Il en garde toujours des séquelles neurologiques, des problèmes de mémoire et de circulation sanguine.

Si la plupart des autres ex-prisonniers ne parlent pas de leur expérience, c’est par crainte que les séparatistes ne menacent leur proches, ou par besoin d’oublier. Viatcheslav, lui, a choisi de témoigner. Pour lui, tant que personne n’en parle, le problème des prisonniers civils n’existe pas, alors que c’est un phénomène très récurrent dans la région. A notre question, si le fait d’évoquer sa captivité ne lui fait pas revivre son expérience, il nous dit que le plus dur c’est de voir la guerre continuer et l’effet désastreux de cette situation pour les habitants. Il voudrait revenir vivre un jour dans sa ville natale même s’il est conscient que cela peut être dangereux, beaucoup ont participé au conflit et garderont sans doute de l’amertume vis-à-vis des pouvoirs ukrainiens.

Selon Anna Mokrousova, en juin, lors des premiers tirs mais avant que le conflit gagne en intensité, a débuté une nouvelle phase pendant laquelle n’importe qui pouvait se faire arrêter – surtout des hommes – dans le but de les faire travailler : « Cela a été une période de kidnappings de masse, parfois des gens nous appelaient pour nous raconter qu’une voiture était passée et qu’on capturait des gens comme ça, dans la rue ». Officiellement, des motifs étaient avancés pour ces arrestations : état d’ivresse, non-respect du couvre-feu… Viatcheslav Bondarenko nous énonce quelques-uns des travaux destinés à ces « prisonniers » : ils devaient déminer des champs, creuser des tranchées, construire des fortifications ou bien exécuter d’autres tâches subalternes telles que balayer ou préparer un barbecue pour les séparatistes, voire… ramasser les corps en décomposition des séparatistes tués lors de combats.

La situation a évolué une nouvelle fois après le premier cessez-le-feu, en septembre 2014, vers ce qu’Anna nomme « la chasse aux ombres des patriotes ». Elle nous explique qu’à cette époque, les séparatistes ont enquêté sur les activistes restés sur les territoires dont ils avaient le contrôle. Ils allaient chercher « les patriotes » chez eux et, s’ils ne les trouvaient pas, prenaient des membres de leur famille en otage pour « échanger leur vie contre celle de leurs parents ». « Selon les témoignages des ex-prisonniers, c’était la période la plus cruelle », affirme Anna, car si les tortures concernaient toutes les catégories de détenus, les civils, contrairement aux militaires, n’avaient aucune valeur d’échange et leurs geôliers se défoulaient sur eux. Et ce d’autant plus que le motif d’accusation courant envers les civils semblait être celui d’« indic » à l’artillerie ennemie de la position des troupes. On dénombre, depuis, moins de cas de kidnappings mais plus de délation, certains en profitant pour régler leurs comptes et dénoncer leurs voisins ou leurs rivaux.

Selon une déclaration faite le 30 avril 2015 par Leonid Koutchma (cité dans le rapport du Bureau des Droits de l’Homme de l’ONU), ancien président de l’Ukraine et représentant ukrainien auprès du « groupe trilatéral de contact » (composé de représentant de l’Ukraine, de la Russie et de l’OSCE), 399 personnes seraient détenues dans les Républiques Populaires de Donetsk et de Louhansk, et le nombre de portés disparus s’élèverait à 1460. Le directeur du « Centre pour la libération des prisonniers et des otages », Iouri Tandit, parle quant à lui, dans son interview du premier mai 2015 à la Chaîne ukrainienne Canal 5, de 300 prisonniers dont près de 60 civils.

Comment aider et avec qui travailler ?

Or aucune structure officielle n’existait quand Vostok SOS a débuté ses activités et les autorités ukrainiennes ne prenaient pas les déclarations de disparition des civils. Les membres de l’organisation ont donc commencé à répondre aux appels à l’aide des proches des victimes et à assister ceux-ci dans leurs démarches auprès de la police mais aussi auprès des séparatistes : « Durant cette période, explique Anna, si des proches s’adressaient aux séparatistes, cela pouvait marcher, par exemple les larmes d’une mère – pas avec tous. Mais on répétait aux proches : « Allez les voir, à chaque fois ce sera quelqu’un de différent, si neuf ne vous écoutent pas, le dixième vous écoutera peut-être parce que lui aussi, il a une mère. » ». Mais très vite, comme le conflit augmentait en intensité, il est devenu impossible de communiquer avec les séparatistes qui ne se laissaient plus attendrir.

A cette époque, Vostok SOS s’est mis à collecter des données sur les personnes prisonnières ou portées disparues, en s’appuyant sur les déclarations des proches. À partir de juin, les membres de l’organisation ont vu apparaître les premiers prisonniers militaires, dont le nombre n’a cessé d’augmenter jusqu’en août. Ils ont alors réalisé qu’il leur serait impossible de faire face à cette situation en tant qu’activistes et ils ont fait appel de manière répétée aux services secrets ukrainiens (SBU). Finalement, l’évolution de la situation et le nombre croissant de prisonniers militaires ont abouti à la création du « Centre pour la libération des prisonniers et des otages ».

Cependant, si le SBU a bien pris en charge le traitement des prisonniers militaires, il n’en a pas été de même pour celui des civils. Le SBU refusait officieusement de prendre les déclarations des proches, et ce jusqu’au premier janvier de cette année. Vostok SOS a donc continué à assumer cette tâche pour les civils. Anna fait mention d’une base de données contenant approximativement trois cents noms début avril 2015, auxquels il faut ajouter environ deux cents autres de personnes qui ont été libérées. Cette base est partiellement ouverte au SBU, à l’OSCE, à l’ONU, à la police et à certains négociateurs : l’association sert donc d’intermédiaire à toutes ces organisations.

Mais ces organisations n’ont pas toutes accès aux mêmes données. En particulier, les coordonnées des proches ne sont jamais fournies sans leur accord préalable. Ceci est nécessaire, nous explique Anna, pour prévenir certaines escroqueries : il est arrivé que certaines personnes appellent les familles des victimes et leur demandent de l’argent en prétendant avoir eu le numéro de téléphone de la part de Vostok SOS. Ce genre de tentative d’extorsion est apparu au mois d’août : « Comme les gens ne savaient pas quoi faire quand leurs proches étaient capturés, ils mettaient des annonces partout en indiquant publiquement leurs coordonnées. Et on a vu apparaître beaucoup de gens qui ont voulu profiter du malheur des autres et qui appelaient pour demander une rançon ».

Les autorités ont longtemps refusé de prendre en compte ce problème : le SBU affirmait que c’était l’affaire de la police et cette dernière que le problème n’existait simplement pas, alors qu’en réalité, les victimes avaient peur d’aller à la police. Vostok SOS a alors établi des listes de numéros de téléphones depuis lesquels des demandes de rançon avaient été faites et les numéros de comptes bancaires sur lesquels les proches devaient transférer de l’argent. L’organisation a transmis à plusieurs reprises ces informations à la police. Vostok SOS les a par ailleurs rendues publiques et a finalement forcé les autorités à s’occuper de ces affaires d’escroquerie.

Vostok SOS édite aussi des instructions détaillant les démarches à effectuer, la façon de s’adresser aux séparatistes, les précautions pour se prémunir des escroqueries ainsi que des modèles de déclarations aux autorités. Il est nécessaire de s’adresser à la police et aux services secrets ukrainiens mais aussi aux séparatistes, nous explique Anna : « Il faut montrer par tous les moyens qu’on n’a pas oublié la personne disparue et qu’on continuera à la chercher ». Est également requise une déclaration à la Croix-Rouge, seul organisme international ayant le mandat nécessaire pour mener des perquisitions sur les territoires contrôlés par les séparatistes lorsque le Comité international de la Croix-Rouge y aura une représentation.

D’autre part, l’absence de statut juridique correspondant à la situation de ces prisonniers pose d’autres problèmes. Pendant leur détention, d’abord, pour ceux qui sont soutien de famille : les leurs se voient ainsi privés du revenu financier indispensable à leur survie et ne peuvent prétendre à aucune compensation de la part de l’État. Lors d’une éventuelle libération, ensuite : les anciens prisonniers sont obligés de partir et deviennent alors des déplacés ayant besoin de soins médicaux et psychologiques auxquels ils peuvent rarement prétendre, faute de papiers d’identité (ceux-ci ont été soit confisqués par les séparatistes, soit abandonnés suite à un départ précipité). Enfin, ceux qui ont subi des mauvais traitements ne peuvent se remettre à travailler sans une phase préalable de rétablissement. Anna nous explique comment Vostok SOS leur apporte assistance : « Nous essayons de persuader les ex-prisonniers d’aller voir un psychologue. Le service du soutien psychologique du Maïdan (Ce service a été mis en place début décembre 2013 lors des événements sur la Place de l’Indépendance – le Maïdan – à Kiev) a des antennes dans pratiquement tous les centres régionaux. ». Vostok SOS travaille aussi avec des hôpitaux et des volontaires. L’organisation a bénéficié d’une aide temporaire dans le cadre d’un projet de l’ONU, ce qui a permis également de faire passer à certains anciens prisonniers des examens plus onéreux, comme des scanners ou des IRM – malheureusement ce projet n’était prévu que jusqu’à fin avril. Quant aux familles privées de l’apport financier de celui qui les entretenait, là aussi, les membres de Vostok SOS essaient de leur faire parvenir de la nourriture et des médicaments, tout en cherchant des financements pour les secourir. Comme le soutien financier, par exemple, qu’ils ont obtenu de la part de l’ONG « International Renaissance Foundation », et qui a permis d’aider quarante familles dans le plus grand besoin.

Les activistes de Vostok SOS ont commencé par essayer d’aider leurs amis et, aujourd’hui, ils collaborent avec différents ministères ukrainiens, les services secrets, la police et divers organismes internationaux. Par leur action, ils soutiennent les victimes de ces emprisonnements. Ils aident (et obligent) par ailleurs l’État ukrainien à prendre ses responsabilités quant à cette situation. Avec l’espoir également de voir un jour les coupables en répondre devant la justice. En attendant, les difficultés sont nombreuses et les craintes pour l’avenir aussi. Si la situation venait à se calmer durablement, il faudra se préparer à l’ouverture d’éventuelles fosses communes et à l’identification des corps. Anna nous explique que la collecte des données ADN des proches par le SBU a déjà commencé. Vostok SOS fournit également des informations sur la procédure à suivre : « Je ne veux pas y penser mais c’est quelque chose à quoi il faut se tenir prêts, et il n’y aura toujours pas de statut pour les prisonniers, il n’y aura pas de soutien de la part de l’État, même pas une aide aux familles pour enterrer les morts… Et il faudra encore que les volontaires se mobilisent et aident avec ça. »

 

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« Tout cela a complètement détruit nos vies, d’un seul coup… quelqu’un a décidé que ce serait sa terre… Et pourquoi pas la mienne ? »

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L’entrée de la ville de Sloviansk, région de Donetsk. Photo : Lidia Shevchenko

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Les déplacés de l’Est de l’Ukraine en mode survie

Selon les statistiques du Haut Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés, à la date du 8 juin 2015, 1,332 millions de personnes ont été déplacées depuis le début du conflit dans l’Est de l’Ukraine, c’est-à-dire depuis la mise en place en mai 2014 des deux républiques populaires autoproclamées, celle de Donetsk et de Louhansk, et le lancement de l’opération anti-terroriste par le gouvernement ukrainien contre ces républiques. Ce chiffre doit être multiplié par deux selon les ONG ukrainiennes. Et il doit aussi être rapporté aux 43 millions de citoyens qui composent la population de l’Ukraine et aux 7 millions de personnes que comptaient les régions de Donetsk et de Louhansk avant la guerre. Toutes les deux semaines près de 50 000 nouveaux déplacés sont enregistrés. Beaucoup d’entre eux partent vivre dans les zones contrôlées par l’Ukraine au sein même des régions de Louhansk et de Donetsk. D’autres, en revanche, posent leurs valises dans les régions voisines de Kharkiv ou de Dniepropetrovsk alors que certains choisissent comme destination la capitale ukrainienne.

Rencontre, avril 2015

Nous sommes nés et nous avons grandi dans le même pays, un pays qui n’existe maintenant que dans les livres d’histoire. Lui, il vient de l’Est de l’Ukraine ; moi, je suis russe. Moi, je suis citoyenne de l’Etat dont le rôle dans la crise ukrainienne est plus qu’évident ; lui est un déplacé qui a dû fuir sa ville natale.

Igor Egurnov, 43 ans, est originaire de Horlivka, la ville qui a connu, en juin 2014, des combats considérés parmi les plus intenses depuis le début du conflit. Aujourd’hui, Igor vit à Kiev, dans ce qu’on appelle « un emplacement collectif pour les déplacés » et est responsable de 11 personnes. « Onze et demi » dit-il en riant car sa femme attend un enfant qui doit naître d’un jour à l’autre. Toute la famille – lui, sa femme Natacha, leurs trois enfants, les deux grands-mères, la famille de sa nièce – tous sont logés dans un « appartement » de 50 mètres carrés. C’est en réalité un ancien bureau aménagé par des volontaires qui essayent par tous les moyens d’aider ces déplacés qui affluent de l’Est de l’Ukraine depuis un an.

Dans notre vie, nous avons tous eu affaire à un déménagement. Certains le vivent comme un nouveau départ : l’appartement est plus grand ou mieux placé, le déménagement fait suite à un mariage. D’autres le vivent comme une  solution temporaire : ils changent de ville pour le travail. Mais à chaque fois c’est une sorte de basculement ou un désastre auquel il faut se préparer à l’avance, un changement dans la vie. Mais dans tous ces cas, il s’agit d’un choix que nous faisons pour nous-mêmes. En revanche, il paraît beaucoup plus difficile d’imaginer à quoi cela peut ressembler :  quitter tout pour se trouver du jour au lendemain dans la peau d’un déplacé dans son propre pays.

Difficile à dire si Igor est un déplacé type. Il le dit d’ailleurs lui-même « on est tous différents ». Mais il a une compréhension profonde de la situation générale. Il la vit lui-même. Ce n’est pas une connaissance par procuration à travers ce qu’on peut en percevoir à la télévision.  Quand il parle je vois dans son  regard absent, qu’il est tourné vers l’intérieur de lui-même, les maisons détruites et les obus explosés. J’ai du mal à l’interrompre pour lui poser la question suivante. Il ne raconte pas les évènements, il les revit.

Maïdan

Le soulèvement du Maïdan (Maïdan [Nézalejnosti] est le nom ukrainien de la Place de l’Indépendance à Kiev, et il désigne aussi les manifestations pro-ukrainiennes ayant eu lieu dans tout le pays) a débuté en novembre 2013 suite au refus du Président Ianoukovytch de signer un accord d’association avec l’Union européenne. Les manifestations et la répression de la police ukrainienne ont occasionné plus de 100 morts parmi les militants du Maïdan. Ces évènements ont été suivi par l’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie en mars 2014 et par le déclenchement de la guerre dans l’Est de l’Ukraine.

Comment Igor a-t-il vécu les évènements du Maïdan ? « Pour nous, les mineurs du Donbass, un homme doit exercer un vrai métier, doit entretenir sa famille. Et quand nous avons vu à la télé ces jeunes sur le Maïdan, on s’est dit : ah, ces jeunes, ils n’ont rien à faire, ils n’ont pas envie de travailler, laissons-les s’amuser ». Mais il a été révolté de voir ces jeunes se faire tabasser par la police : « et si c’était mon fils, ou ma nièce à la place de ces jeunes ? ». Puis ce sont les forces de l’ordre composées essentiellement des jeunes circonscrits de 18 ans qui se sont faits frappés par les manifestants avec des chaînes. Et les sympathies sont passées de l’autre côté. Car, selon Igor «  il ne fallait pas exagérer non plus ». Ainsi, cet avis sur les évènements dans la capitale était partagé dans l’est du pays. Mais très vite, après les tirs sur les manifestants le 18 février 2014, des opinions ont changé de camp à nouveau : « c’était plus simple que ça, même dans le Donbass nous avons compris que si maintenant ces gars sur le Maïdan ne tiennent pas le coup, nous ne serions que des esclaves dans ce pays, cela serait comme en Russie mais à la façon ukrainienne ». Et donc, ce n’était pas envisageable. « Nous, les Ukrainiens, on aime la liberté, et si je comprends bien, ce n’est pas bien vu en Russie ». Il est allé lui-même avec son fils de 11 ans à Donetsk pour participer au Maïdan de ce centre régional. Là, il fait un clin d’œil à sa femme « même si on a été un peu punis pour ça ». « Je voulais montrer notre loyauté envers notre drapeau, même si mon fils a 11 ans, c’est un homme et il doit le comprendre ». Igor a été licencié à cause de ces positions pro-ukrainiennes. Cependant, au début, ils étaient nombreux dans la région à soutenir des pouvoirs séparatistes et appeler la Russie à l’aide. Certains parmi eux, à l’exemple des anciens voisins d’Igor, se retrouvent maintenant déplacés à Kiev, et ont complètement changé leurs opinions politiques après avoir vécu quelques jours près des bacs à ordures.

Fuir

Ils sont partis de Horlivka pour la première fois en juin 2014. Igor était au téléphone avec un ami de Kiev et il observait en même temps les bombardements sur la ville. Et son ami lui dit de venir « mais tu es fou, tu as trois enfants ! ». Igor arrive avec toute sa famille à Kiev et ils logent chez des amis jusqu’au moment où sa femme est convoquée par les nouveaux pouvoirs de la région qui lui intiment de revenir à son travail. Elle retourne  avec les enfants dans la ville de Horlivka au mois d’octobre et quelques jours après les bombardements reprennent. Le matin Natacha ramenait les enfants à l’école en pensant que tout était calme. Puis, à partir de 15h, les tirs recommencèrent et ils durèrent toute la nuit. Impossible de dormir. Les enfants étaient stressés et tremblaient. Toute la famille dormait habillée au cas où il fallait fuir en vitesse et se cacher dans un abri.

Il fallait les sortir de là-bas. Le problème c’était l’argent. Finalement, ce sont des  inconnus qui ont apporté leur aide. Les membres de l’association des amateurs des chiens sont parmi ces gens. En un mois, Igor réussit à collecter un montant de 2000 grivnas (115 € au taux de change de l’époque). La logistique est simple : Natacha prendra un taxi. Elle est enceinte, et est accompagnée de trois enfants et deux dames âgées. Igor partira de Kiev vers Konstantinovka, la ville la plus proche sur le territoire contrôlé par l’Ukraine. Natacha y arrivera en taxi et Igor payera le chauffeur car il est impossible de transférer l’argent directement à Horlivka. Les opérations bancaires ne passent pas dans l’Est. Natacha qui jusqu’à ce point du récit, n’avait pas beaucoup parlé, se lance, emportée par des émotions et des souvenirs : « je l’appelle, j’ai composé son numéro au moins 10 fois, il ne me répond pas, et là, ça tire de tous les côtés, je pense comment est-ce que je vais faire, comment je vais payer, je n’ai pas un seul centime sur moi ». Et ils avaient un plan B. Natacha donnera au chauffeur sa bague de mariage pour payer la course. La voiture roule par des routes de campagne pour éviter de passer plusieurs checkpoints, du côté des séparatistes comme du côté ukrainien. Finalement, le plan A a fonctionné. Ils se retrouvent à Konstantinovka et prennent le train pour Kiev.

Vivre

Ils arrivent dans la capitale au mois de novembre. Ils avaient été contactés quelques jours avant et on leur avait dit : « nous avons où vous loger, venez. Si vous voulez vivre, vous y arriverez ». Alors ils viennent et ils sont logés là où ils vivent maintenant. Ils ne prennent avec eux que deux sacs pour toute la grande famille : les papiers et quelques vêtements. Pendant les premières semaines, ils dorment tous à même le sol, au milieu des matériaux de construction, sans électricité. Igor trouve tout de suite un travail.  Lioudmila, la volontaire qui les a aidés, rencontre Igor pour la première fois un mois plus tard. Il travaille sur un chantier. Cependant il dit qu’il n’y a pas de travail pour lui à Kiev : « pour travailler selon ma spécialisation, et j’ai 7 spécialisations minières, il n’y pas de travail pour moi ici par définition, il n’y a pas de mines ici. Qu’est-ce que je peux faire ici, quel charbon extraire ? ». Il vient à regretter ce qui aurait pu être sa vie.Les mineurs partent à la retraite à l’âge de 42 ans. Même s’il a arrêté de travailler dans la mine pendant certaines périodes, car il cherchait à gagner plus ailleurs, il ne lui restait que 7 ans avant de partir en retraite. De plus, la retraite des mineurs s’élève à 4-5 000 grivnas (165-210€). Aujourd’hui, il ne gagne pas plus de 2 500 grivnas (105€). Il pourrait travailler plus mais pour lui cela n’a pas de sens : « si je veux gagner 4 000, je dois travailler 28 jours sur 30. Sauf qu’à ce rythme, je ne verrai pas ma famille, mes enfants… Serais-je un bon père alors ? Oui, je peux apporter 1000 grivnas de plus à la maison mais à quoi ça sert si je n’élève pas mes enfants ? Où est le sens dans tout ça ? Le travail pour le travail ? C’est de l’esclavage… »

Bien évidemment, la vie de déplacé s’accompagne de soucis administratifs. Natacha n’a pas été officiellement licenciée de son travail. Il est donc difficile de prouver ses droits pour toucher des allocations. Au début, ils ont dû attendre des subventions de l’Etat destinées aux déplacés, aller dans les différents points d’aide humanitaire pour se procurer de la nourriture. Ils mentionnent l’assistance venue non seulement des volontaires mais aussi des fonctionnaires, qui en tant qu’employés des services d’Etat n’ont pas pu les aider mais en tant que personnes ont fait tout leur possible et même plus. Comme ces filles du service social qui sont venues les chercher à la gare comme si elles étaient leurs proches ou les membres de leur famille. Elles se sont cotisées afin d’acheter de la nourriture pour la famille d’Igor. Les voisins ont fait la même chose.

Chacun peut comprendre ce que cela représente pour une personne comme Igor qui a su entretenir sa famille pendant toutes ces années, d’aller chercher de quoi manger. Ils ont honte de demander de l’aide.

Igor pense que cette situation est encore plus dure à vivre pour les personnes âgées. Pour elles, « c’est comparable à une guerre atomique. Elles avaient leurs habitudes, leurs rites quotidiens. Par exemple, notre grand-mère avait un super oreiller ou un matelas, et elle s’était habituée à dormir comme ça, et pour elle, c’est très important. Même crucial. »

Igor et sa femme rencontrent de nombreuses difficultés pour trouver un emploi. Dès qu’ils montrent leurs passeports, les employeurs en voyant leur adresse dans l’Est de l’Ukraine refusent de les embaucher. La situation est tellement instable que l’employeur n’a pas intérêt de prendre quelqu’un qui risque de travailler deux mois puis repartir aussitôt. Igor a dû travailler sans être déclaré. Il n’a pas été payé. Mais il n’avait pas la possibilité de faire valoir ses droits devant un tribunal.

Cependant, pour Igor il est hors de question de rester assis en attendant que quelqu’un vienne le secourir : « si tu ne veux rien faire toi-même, y a-t-il une raison qu’on t’aide ? ». Il n’a pas d’illusions quant aux déplacés. Pour lui, il y a des gens de toute sorte, même des escrocs et des sans-gênes qui essaient de profiter de la situation et de prendre une part du gâteau. Certains déplacés ou bien même des gens ordinaires sont jaloux des conditions des déplacés et leur font des reproches. Pour lui, ces gens ne comprennent pas que les déplacés se trouvent dans une situation « suspendue » et temporaire. Nombreux sont ceux qui ne s’en sortent ni matériellement, ni mentalement.

A Horlivka, ils ont laissé un appartement de 4 pièces et la maison de la grand-mère. Depuis leur départ, les voisins de la grand-mère la nourrissent avec l’espoir que sa maison l’attend. Mais on lui cache la vérité : sa maison n’existe plus, elle a été détruite par un obus.

Revenir ?

Que vont faire ces milliers de familles avec leur vie coupée en deux ? Quand cela se terminera ? Vont-elles revenir dans leurs villes ou plutôt dans ce qui en reste ? Pourront-elles vivre dans leurs maisons ?  En observant Igor au moment de répondre, je comprends qu’ils ont déjà parlé et reparlé de cela plusieurs fois :

« Il faut voir les choses telles qu’elles sont ». Il aimerait bien retourner dans sa ville. Mais le problème pour lui est que tout a été détruit lors des combats. Il n’y aura plus de travail pour des gens comme lui dans les années à venir. Ce n’est pas le cas pour  les fonctionnaires qui travaillent dans la police, les hôpitaux, les tribunaux. Les entrepreneurs de construction, de communications se précipiteront dans la région mais « ceux qui produisent les biens matériels, ces gens-là, ils n’auront rien à faire là-bas ». Il est difficile d’envisager un retour à la vie normale car il est très possible que la situation soit encore pire que les gens l’imaginent déjà.

Mais ce ne même pas cela qui l’inquiète le plus. Les combats ont duré pratiquement un an. Au-delà de la destruction des unités de production et de toutes les infrastructures sociales, il faut mesurer les autres conséquences. Des vestiges de la guerre resteront, comme des obus qui n’ont pas explosé : « je ne parle même pas d’aller se balader dans la nature, mais c’est très dangereux même d’aller faire des courses. Sans parler de laisser aller son enfant à l’école, et un enfant ça court partout et alors ? Pour qu’il saute sur une mine ? Rien que pour ça je n’y retournerai pas. Risquer comme ça la santé et la vie même des enfants ? »

Ce qui compte pour lui, c’est le présent et le futur proche : « Je dois m’occuper de la manière dont je dois vivre ici, comment je dois nourrir mes enfants aujourd’hui, comment ma femme va accoucher, comment mon futur enfant va grandir ».

La grand-mère parle tous les jours d’un éventuel retour à la maison « et on ne peut pas lui expliquer qu’il y a rien de bon qui l’attend là-bas, à part la mort. Et que là-bas tu as un seul droit, c’est le droit de mourir. En tout cas c’est comme ça que je vois les choses ».

Igor se sent impuissant face à la situation actuelle car cela ne dépend pas de lui : « à quoi ça sert de penser à quelque chose que, en principe, tu n’es pas en mesure de changer ».

La Russie

Il y a une autre partie à laquelle revient la plus grande responsabilité du désastre dans lequel vit le pays et Igor ne mâche pas ses mots quand il parle du pays voisin.

Pour lui, le point de non-retour a été atteint après l’annexion de la Crimée. Les Ukrainiens ont tous ressenti une sorte de « choc traumatique causé par une trahison » de la part de la Russie. Pour Igor, mon pays est largement responsable de ce qui se passe. Il n’y a pas de doute sur l’implication de l’armée russe dans l’Est. Et pour lui, les Russes eux-mêmes n’y croient plus en ce que racontent leurs dirigeants. En revanche Poutine s’est trompé : « Il a pensé nous avoir pris quelque chose mais il nous a donné quelque chose de plus. Il nous a donné notre patriotisme, nous a rappelé qu’on était une nation ».

Nous partons en leur souhaitant tout le meilleur. Quelques semaines plus tard, en rentrant je réécoute la bande sonore et j’ai des larmes aux yeux… Pourquoi le patriotisme ne veut pas dire la même chose en Russie et en Ukraine ? Pourquoi chez nous c’est souhaiter du mal à d’autres pays et en Ukraine c’est l’union de la nation ? Pourrais-je un jour parler à un Ukrainien sans dire tout de suite, dans ma première phrase que j’étais contre les actions du gouvernement de mon pays ? De quel droit les uns décident pour les autres ? Que vont devenir ces millions de personnes ? Quelles séquelles vont-elles garder ? Enfin quand tout cela va-t-il se terminer ?

Cet article est issu d’une rencontre avec Igor Egurnov que nous avons réalisée,  Pierre Raimbault et moi-même, en avril 2015 à Kiev