Comment aider ses concitoyens déplacés ou la mobilisation de la société civile ukrainienne

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« Chacun peut aider ». Centre d’aide aux déplacés situé rue Frolivska 9/11, à Kiev

Depuis le soulèvement du Maïdan en novembre 2013, les évènements se sont précipités : les tirs qui ont fait plus de cent victimes en plein cœur de la capitale, la fuite du Président Ianoukovytch en février 2014, l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014, le début du conflit dans l’Est de l’Ukraine qui oppose les républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk à l’armée ukrainienne la même année. Tous ces épisodes dramatiques ont engendré l’un des plus grands problèmes auxquels les autorités et la société ukrainiennes doivent faire face, celui des déplacés internes. Selon les statistiques de l’ONU, le nombre de déplacés s’élevait à la fin juin 2015 à 1,348 million de personnes tout en sachant qu’entre février et mai 2015 leur nombre a augmenté de plus de 300 000. Il faut également prendre en compte le fait qu’ils sont nombreux à ne pas se faire enregistrer auprès des services officiels et par conséquent, ce chiffre ne reflète pas la réalité. L’État n’était pas prêt à prendre en charge ce flux de déplacés. Et c’est la société civile qui s’en est chargé.

Retour sur une semaine passée à Kiev avec des ONG qui aident les déplacés

Qui sont ces volontaires ?

Les initiatives civiles se sont mises en place dès les évènements du Maïdan : l’assistance médicale, psychologique, juridique, la défense des droits de l’Homme. Puis, le pays a dû faire face à un mouvement constant de population fuyant les zones des conflits vers d’autres régions de l’Ukraine. Les organisations que nous avons rencontrées peuvent être divisées en deux catégories. Les unes existaient avant ces évènements et travaillaient par exemple dans le domaine de la défense de droits de l’Homme. Tel est le cas de l’organisation « No borders » dont les membres ont créé le Centre de ressources d’aide aux déplacés, ou bien de l’organisation « Postoup » de Louhansk et de celle de Crimée « Deïstivié » (ces deux-là se sont fusionnées en organisation Vostok SOS), ou bien encore de l’Organisation d’aide aux handicapés « Soty » qui prenaient en charge les enfants handicapés. Les autres se sont constituées pendant ou suite à la révolution de la Dignité, un autre nom de ce soulèvement populaire et dont les membres se sont connus à cette époque. Parmi elles, on peut citer Crimée SOS dont les fondateurs, des Tatars de Crimée vivant à Kiev ont mis en place cette organisation suite aux évènements dans la péninsule. D’autres exemples sont constitués par le Centre d’aide aux déplacés situé rue Frolivska ou bien le Centre d’emploi des gens libres qui aide les déplacés à chercher du travail.

Comme ils nous l’ont tous dit : personne ne leur avait appris à travailler avec les déplacés. Ils ont donc dû tout commencer de zéro, en apprenant de leurs propres erreurs, en acquérant de l’expérience « avec le sang » sur un terrain vague sans aucune aide, juste parce que, pour eux, il était impossible de mener leur vie d’avant quand leur pays vivait la catastrophe.

Beaucoup de déplacés travaillent aussi dans ces organisations. Une jeune femme que nous rencontrée dans le Centre rue Frolivska, elle-même déplacée de Louhansk avec son mari et son enfant en témoigne : « c’est le plus bel endroit pour moi à Kiev, cela m’aide beaucoup psychologiquement. J’ai été dans d’autres centres mais c’est le meilleur pour moi, pour mon cœur, pour mon âme et mon esprit. Ces gens m’ont beaucoup aidé et maintenant, c’est à mon tour de leur apporter mon aide ».

Au fil de nos rencontres, certains volontaires  nous conseillent d’aller voir également telle ou telle autre association, et nous donnent des contacts. Ils nous expliquent les difficultés qu’ils doivent gérer et comment ils procèdent pour y apporter des solutions. Ils sont tous débordés et extrêmement fatigués, mais ils trouvent le temps de nous parler car pour eux, il est important de faire connaître la situation des déplacés et d’y sensibiliser le public.

Il est difficile d’estimer le nombre de ces volontaires déployés sur tout le territoire ukrainien. Les initiatives sont innombrables et couvrent tous les aspects de la vie car les difficultés des déplacés sont multiples et il faut les aider en urgence. L’aide apportée commence par la recherche d’un logement, d’un emploi, de l’aide humanitaire, des conseils juridiques et finit par, tout simplement, de la chaleur humaine.

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Sloviansk, région de Donetsk

L’arrivée, où se loger ?

Ils sont nombreux à être hébergés par des amis ou de la famille mais la plupart d’eux arrivent nulle part. En tentant de fuir la guerre et de sauver leurs vies et celle de leurs enfants, ils débarquent dans des villes où personne ne les attend. Ils arrivent dans une ville, trouvent un logement mais comme la ligne de front bouge, ils partent vers d’autres villes encore. Il y en a beaucoup qui se déplacent au sein des régions de Donetsk ou de Louhansk. D’autres choisissent les régions voisines, extrêmement saturées, de Kharkiv et de Dniepropetrovsk. Beaucoup optent pour la capitale qui dans la tête des gens a toujours représenté un endroit de plus grande opportunité quant à l’emploi et au logement.

Le nombre d’arrivants dépend de la situation sur le front. La plus grande vague a été constatée à l’été 2014 suite aux durs affrontements entre les forces ukrainiennes et l’armée des séparatistes. A cette époque, le Ministère de la politique sociale a mis en place un point d’accueil à la gare de Kiev afin d’informer les déplacés s’agissant des organisations où il fallait s’adresser. Mais ce centre a été fermé par la suite.

De simples citoyens proposent des logements soit à titre gratuit, soit en demandant de payer uniquement les charges ou bien tout simplement mettent à disposition des déplacés leurs datchas (les maisons de la campagne). Et le nombre de ces bonnes âmes est très élevé. Selon les activistes de Vostok SOS, depuis le début du conflit, leur base contenait, au début avril, près de 14 000 demandes de logement « clôturées ». Ce chiffre signifie que près de 25 000 personnes ont été logées car ce sont surtout des familles nombreuses qui font recours à ce service de mise en relation.

L’existence de ces ONG est une véritable aubaine car les statistiques officielles parlent d’elles-mêmes : en hiver 2015, l’État a fourni une aide pour le logement à près de 70 000 personnes. Or, il faut prendre en considération le chiffre de plus 1,2 million de déplacés enregistrés à cette date. Le manque de pérennité de ces hébergements constitue une épée de Damoclès pour tous ces millions de déplacés. Les activistes de Vostok SOS nous ont expliqué qu’ils fournissent fréquemment une aide au logement pour les mêmes personnes à deux ou trois reprises. Il faut reconnaître que les Ukrainiens font preuve d’une grande solidarité. Mais il faut noter aussi que personne ne s’attendait à ce que le conflit dure autant. Si certaines personnes pouvaient héberger des déplacés qui se sont sauvés de la guerre pendant 2 ou 3 mois, ils ne sont pas prêts à changer autant leur vie et continuer à mettre à disposition leur logement pendant de longues périodes. Pour cette raison, les volontaires essaient de trouver d’autres solutions. Comme nous l’a expliqué Konstantin Reutski (Vostok SOS), les activistes savent que la municipalité ou des entreprises possèdent de nombreux locaux qui sont actuellement désaffectés et qui peuvent être aménagés pour y loger des déplacés. Les activistes essaient d’identifier ces espaces et de faire des démarches pour pouvoir les adapter par la suite. Il faut très souvent se battre pour ces logements, un par un, car la corruption existe toujours. Il existe également des locaux qu’on appelle des « emplacements collectifs pour les déplacés ». Dans ce cas aussi, les ONG se heurtent à des problèmes pour l’utilisation de ces locaux. Lioudmila Titarenko de l’Association d’aide aux handicapés témoigne du conflit qu’elle a eu avec un propriétaire qui l’avait accusée d’utilisation frauduleuse des locaux en raison du fait que dans le cadastre les locaux avaient été enregistrés en tant que bureaux.

Nous sommes logés, et maintenant où travailler ?

Une fois le problème de logement résolu, les déplacés se posent immédiatement la  question suivante : où peuvent-ils bien travailler sans connaître forcément le marché de l’emploi des régions qui les accueillent. Nous avons rencontré les coordinateurs du Centre d’emploi pour les gens libres. La création du centre est partie d’un post sur le réseau Facebook à l’époque des manifestations sur le Maïdan. Pendant cette période, une vague de licenciements a touché les militants pro-maïdan. Une activiste a proposé aux spécialistes en RH de se réunir pour chercher des employeurs qui seraient prêts à embaucher les partisans de la position pro-ukrainienne. Chacun venait avec ses idées. Puis, après les évènements en Crimée et dans l’Est, les coordinateurs du centre ont dû se diversifier. Ils sont 7 à Kiev, et l’organisation a des bureaux également à  Kharkiv, Lviv et Dniepropetrovsk et quelques 150 volontaires qui œuvrent sur tout le territoire ukrainien. Ils travaillent tous à titre gratuit, sans compter une période de 3 mois en 2014 où le soutien financier de l’ONU leur a permis de se verser un salaire. Cette organisation occupe une niche à part que les membres de l’organisation ont choisie consciemment. Leurs activités suivent plusieurs axes. Tout d’abord, ils cherchent les annonces d’emploi et mettent les employeurs potentiels en contact avec les déplacés. Ensuite, leur but consiste aussi à aider les gens à démarrer leur propre activité. Pour ce faire,  ils organisent des formations d’entrepreneuriat pour ceux qui souhaitent se lancer mais aussi pour ceux qui en avaient déjà de l’expérience mais qui doivent s’adapter au marché du travail de Kiev avec sa concurrence, ses règles et son dynamisme. Comment faire un business-plan, trouver des bourses, gérer les fonds, etc. Un aspect important de cette démarche réside dans le fait que toute création d’entreprise peut permettre également de créer des postes supplémentaires. Le Centre organise plusieurs autres formations pour les déplacés. Dans ce cas encore, on voit la tragédie humaine, la nécessité d’un brusque changement des habitudes, le bousculement de tout un mode de vie. La coordinatrice du Centre Vira Lebedeva nous fait part de ce problème : « c’est un challenge pour ces gens venus de l’Est et qui ont une spécificité professionnelle. Quand tu travailles 20-25 ans dans une usine et tu n’as jamais eu besoin de rédiger un CV ou de passer un entretien où il faut te présenter de la meilleure façon et de te vendre en quelque sorte à l’employeur, ces gens ils fondent pratiquement en larmes : « Mais pourquoi ? je n’ l’ai jamais fait ! J’ai des résultats avec mon travail. C’est pas clair qu’en 25 ans de travail, j’en ai appris, des choses ? »  – Non, ce n’est pas clair. A Kiev, tout comme dans d’autres villes et plus généralement dans la vie moderne, il faut prouver que tu es un spécialiste car il y en a beaucoup comme toi ». Ainsi, il ne s’agit pas uniquement d’une aide à l’emploi mais également d’une adaptation à d’autres réalités. Dans le même temps, l’organisation travaille avec des employeurs qui ouvrent des postes supplémentaires, qui sont prêts à prendre des stagiaires, ceux qui ont suivi une formation dans le Centre. Ils ont mis en place également une formation pour les volontaires car c’est aussi un métier : « il faut non seulement être émotionnellement responsable mais comprendre aussi comment ne pas se plonger dans l’histoire de chaque déplacé. Car il existe un risque d’épuisement émotionnel et en plus, il faut savoir parler à la personne pour qu’elle comprenne qu’on le soutient mais en même temps qu’elle évite de remettre tous ses problèmes sur les épaules des autres ».

Selon des statistiques que nous donne Vira, 5 000 déplacés se sont adressés à ce Centre, et plus de 1000 personnes ont été embauchées par la suite. La formation à la recherche d’emploi a été dispensée à 3 500 personnes, et plus de 1000 personnes ont suivi  différentes formations. Parmi eux, 25% ont trouvé un emploi dans le domaine qu’ils ont étudié ou une spécialité proche. Par ailleurs, 17% de ceux qui ont suivi la formation en entrepreneuriat ont lancé leur activité ou vont le faire dans un avenir proche.

Une autre organisation, Crimée SOS organise des cours d’anglais dispensés par des enseignants qui sont eux aussi des volontaires. D’autres formations professionnelles comme les cours d’expression orale, de rédaction, etc, sont proposées. D’après la coordinatrice de Crimée SOS, Tatyana Pashnyuk, « cela sert non seulement à s’intégrer professionnellement dans la société mais aussi à rencontrer d’autres gens, car la personne arrive ici toute seule sans connaître personne ».

L’aide humanitaire

Quand on parle d’aide humanitaire, il faut avoir en tête en premier lieu les produits alimentaires, les vêtements, les produits d’entretien et d’hygiène, le linge, la vaisselle, les médicaments et toutes ces choses dont on n’a plus conscience car on est habitué à les avoir chez nous à force de les accumuler  pendant des années. Et maintenant il faut imaginer ces gens qui ont tout quitté, et qui n’ont rien. Vraiment RIEN. Ils partent en voiture et s’il n’y a pas de places pour les vêtements ou autre chose, ils les jettent car le plus important c’est de se sauver. Des gens  partent à leur datcha et apprennent que leur ville a été bombardée et ils doivent quitter la campagne en pantoufles sans même pouvoir passer par chez eux pour prendre le plus nécessaire.

Le Centre de ressources d’aide aux déplacés se trouve dans un immeuble ordinaire. J’en ai vu des milliers comme celui-ci dans ma vie : la cage d’escalier du rez-de-chaussée ressemble à toutes les autres, elle est peinte d’une couleur fade, avec des boîtes aux lettres, les affichettes indiquant des numéros de téléphone à appeler en cas de panne de l’ascenseur, l’autre annonçant l’augmentation des tarifs d’électricité. Et au milieu de cela, je trouve une toute autre annonce écrite à la main : « Chers habitants de l’immeuble, nous avons besoin de bouilloires, de poêles, de casseroles et de linge. Sachez que toute chose que vous pouvez apporter sera un apport considérable pour aider les personnes déplacées ». Et là, vous comprenez que cela concerne non seulement cet immeuble mais le pays tout entier, personne ne peut échapper ni à la guerre, ni à ces conséquences. A un moment, je sors pour fumer une cigarette et je retiens la porte car je ne connais pas le digicode pour y entrer de nouveau. Une voiture arrive, un couple sort en m’observant d’un regard pas très aimable : une étrangère à l’immeuble. Ils récupèrent quelques gros sacs bien remplis dans le coffre et là je comprends qu’ils n’habitent pas ici non plus mais qu’ils sont venus pour ramener des vêtements pour les déplacés. Je retourne au Centre. Une petite fille vient me voir, s’assoit en face de moi, me tire par les boucles d’oreille, par le collier, joue avec mes bracelets comme le fera tout enfant de son âge. Sauf que le contexte est tout autre : sa mère et sa grand-mère font la queue pour se faire enregistrer et énumérer leurs besoins. Ils ressemblent aux rescapés tous ces gens, habillés de façon habituelle dont ils s’habillaient dans leur vie précédente avec leurs certificats de déplacés dans les mains, une dissonance frappante pour moi.

Le Centre essaie de fournir de l’aide que cela soit en vêtements, médicaments, produits d’entretien, chaussures. Le stock de vêtements qui arrivent de tout Kiev et des régions occupe une pièce à part d’à peu près 20 m2 : vêtements pour femmes, hommes, enfants de tous les âges classés par catégories « vestes et manteaux », « t-shirts », « pulls », etc, des jouets. En ce qui concerne les demande plus difficiles à satisfaire, comme les médicaments, la procédure est toute autre : après avoir vu le médecin, les déplacés doivent indiquer le diagnostic exact et le nom et la posologie du médicament. Les demandes sont enregistrées et dès que les volontaires ont des médicaments disponibles qu’ils achètent à des pharmacies avec lesquels ils ont des partenariats (et après avoir consulté d’autres volontaires médecins cette fois-ci) les déplacés sont contactés pour venir chercher leurs « commandes ».

Une autre organisation qui occupe le 9/11 de la rue Frolivska, abrite le plus grand centre de distribution d’aide humanitaire à Kiev. D’après le responsable de ce Centre, Arseniy Finberg, près de 200 familles y passent tous les jours. D’abord les activistes stockaient tout ce que les gens leur envoyaient chez eux, mais par la suite, ils ont compris que cela n’était plus possible tant le phénomène avait pris de l’ampleur et ils ont trouvé ce terrain. Cela dit, le propriétaire du terrain le loue à une hrivna (4 centimes d’euro) par an. La coordinatrice Olena Lebid nous dit qu’il y a une trentaine de personnes qui travaillent dans le centre et une centaine de volontaires environ apporte un coup de main depuis le début.

Quand vous voyez ce centre, vous comprenez l’échelle de la catastrophe et la réponse apportée par cette énorme structure mise sur les rails par des volontaires : une file d’attente électronique, les différentes tentes organisées par thématique : vêtements, chaussures, produits alimentaires, vaisselle, jouets.

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D’ailleurs dans le petit bus avec des jouets nous rencontrons Nelli Ivanovna, une volontaire de 76 ans qui est là depuis 8 mois : « j’ai travaillé en tant qu’ingénieur dans l’industrie énergétique pendant 54 ans, j’étais conseiller technique. Je ressens le besoin d’aider les gens. D’abord j’ai voulu aller travailler dans un hôpital mais c’était loin et des personnes m’ont conseillé d’aller voir ce centre et voilà je suis ici. Vous savez il y a beaucoup de gens bien. Et j’ajoute toujours que tout simplement j’aime vivre, la vie c’est quelque chose d’intéressant ».

Plus loin, se trouve un autre bus, celui des médecins et des médicaments basiques tels que les anti-inflammatoires, des comprimés contre les maux de tête ou d’estomac.  Pour des maladies plus complexes, il faut venir avec une ordonnance, les demandes sont saisies dans une base et achetés à l’aide des fonds récoltés par la suite. Une « filiale » du Centre d’emploi est aussi présente, ils y ont une permanence deux fois par semaine. Vous pouvez aussi vous faire faire une coupe car des coiffeurs volontaires viennent régulièrement.

photo_3Une tente militaire sert de cantine. Pendant l’hiver, on y servait des repas chauds.  Depuis quelques semaines les volontaires de la cuisine ont temporairement suspendu leurs activités mais on peut toujours y prendre un thé avec du pain d’épices. Une autre chose me frappe – y sont présents des livres classés par thématique : livres d’histoire, livres pour enfants, grands classiques, romans à l’eau de rose.

Les volontaires ont également prévu un kit spécial pour les femmes enceintes, celui-ci contenant des choses dont la future maman aura besoin à l’hôpital avant l’accouchement et pendant les jours suivants, et une sorte de cadeau pour le nouveau-né : vêtements, couches et autres choses nécessaires. C’est un geste qui ne coûte pas cher mais qui apporte un  sentiment de proximité, la sensation qu’on s’occupe de toi, qu’on s’intéresse à toi comme à quelqu’un de très proche qu’on ne laissera tomber en aucun cas.

Avec l’expérience, les activistes ont établi certaines règles voire des limitations, notamment pour les produits alimentaires. Ainsi, les déplacés ont droit à recevoir ces denrées une fois toutes les deux semaines pendant les 45 jours suivant leur arrivée. De plus, l’aide est destinée avant tout aux familles nombreuses, aux personnes âgées et aux handicapés qui ne peuvent pas travailler. « Il faut que les gens qui se retrouvent dans cette situation apprennent à se débrouiller aussi par eux-mêmes ». Cette idée revient assez régulièrement dans les conversations : « nous sommes prêts à les aider mais il faut que les gens comprennent qu’il faut s’adapter à cette situation et apprendre à vivre autrement ».

Comme nous dit Olena, « la générosité des habitants de Kiev n’a pas de limites, c’est pour cela qu’on a la possibilité d’envoyer des colis dans les régions près du front, là où il n’y a ni l’électricité, ni l’eau, ni le gaz, on aide aussi les orphelinats et les hôpitaux évacués ». Les volontaires de Vostok SOS font de même. En outre, ils détiennent  un stock à Sievierodonetsk, la ville la plus proche de la zone du conflit, ce qui leur permet d’apporter de l’assistance à des habitants des petits villages dont personne ne connaît l’existence à part des proches, des amis ou des journalistes qui y débarquent par hasard et l’armée qui leur fournit une partie de leurs vivres. Les activistes qui font la navette entre Kiev et cette ville frontalière (où ils passent la plupart de leur temps) apportent de l’aide aux habitants de ces villages « oubliés ». L’organisation Crimée SOS possède elle aussi un stock de vêtements et de chaussures à Kiev. Tout ce ravitaillement est fourni non seulement par la population de l’Ukraine mais aussi par les représentants de la diaspora ukrainienne vivant dans plusieurs pays du monde ou encore par certaines entreprises. Nous avons vu précisément un grand nombre de couvertures stockées dans les locaux de Vostok SOS dont l’achat a été sponsorisé.

Quelle autre aide ?

En dehors des besoins les plus vitaux, il ne faut pas oublier de donner les informations. Les organisations ont toutes un standard téléphonique où les gens peuvent appeler pour demander une consultation juridique concernant les papiers administratifs, l’obtention des allocations et des retraites, pour se renseigner sur la manière de traverser la ligne de front pour passer dans le territoire contrôlé par l’Ukraine ou encore pour obtenir une aide psychologique.

Des fêtes sont organisées pour les enfants. Les activistes de Vostok SOS s’occupent également du problème des prisonniers civils dans l’Est. Tous ces volontaires travaillent non seulement pour satisfaire des besoins quotidiens mais cherchent également à construire des relations à long terme avec des entreprises. Konstantin Reutski nous a exposé la nécessité de rechercher des entreprises qui seraient enclines à mener des activités socialement responsables dans l’Est du pays.

Dans la plupart des cas, les volontaires ne sont pas rémunérés. De simples citoyens viennent apporter des vêtements dans le centre de distribution d’aide humanitaire et restent pour donner un coup de main. Les déplacés qui retournent dans leurs villes libérées mettent en place  à leur tour des centres d’aide pour des déplacés.

Relations avec l’État, les organisations internationales et les médias

Même si l’État a reconnu l’apport essentiel de la société civile et des ONG dans le travail avec les déplacés, il ne fournit pratiquement aucune aide financière. Les organisations coopèrent avec le Ministère de la politique sociale, le Ministère de la jeunesse et du sport, le Service des situations d’urgence, le Ministère de la Santé. Elles organisent des conférences et des tables rondes. Elles proposent des amendements à des lois concernant les déplacés et garantissent la défense de leurs droits.  Elles collaborent avec les députés, et leurs membres sont invités en tant qu’experts dans différentes réunions.

Il est reconnu que les organisations internationales sont très présentes en Ukraine.  Par exemple Lioudmila Titarenko, qui gère plusieurs centres d’hébergements collectifs pour les déplacés, nous explique que l’ONU a fourni un aide financière destinée à l’achat de meubles. Les  organisations internationales comme l’ONU ou l’Unicef, ainsi que les ONG comme l’organisation tchèque People in Need, comme le Fonds canadien de soutien des initiatives locales, la Fondation Renaissance, Caritas et bien d’autres non seulement soutiennent les organisations ukrainiennes mais également font participer des volontaires à leurs groupes de travail. Nombreuses sont celles également qui choisissent des organisations ukrainiennes comme leurs partenaires exécutifs car les volontaires possèdent une parfaite connaissance de la situation sur le terrain.  Toutes les organisations internationales admirent l’incroyable solidarité du peuple ukrainien. Les volontaires essaient par tous les moyens de trouver des financements car au-delà de l’aide fournie par la population, bien d’autres choses  comme les médicaments, les examens médicaux, les meubles et autres doivent être déboursées.

Toutes ces ONG ukrainiennes mettent en ligne des sites et des pages dans les réseaux sociaux où ils donnent des informations très pratiques comme les numéros et les adresses utiles mais aussi les actualités des régions, qu’il s’agisse de la Crimée ou des régions de l’Est. Ainsi Vostok SOS possède son propre portail qui a pour but de donner les informations pratiquement en direct sur ce qui se passe. Toutes les organisations communiquent également sur leurs activités et leurs besoins. Elles publient également les histoires de déplacés qui ont réussi, qui ont trouvé un travail, qui ont traversé cette période difficile, dans le but de réconforter et de motiver les autres. Ces organisations ukrainiennes coopèrent également avec les médias. A titre d’exemple, Vostok SOS produit sa propre émission sur Hromadske TV (la Télé civile, chaîne qui existe en ligne et qui a été créée aussi pendant le Maïdan).

Pour autant, il serait naïf de croire que le ciel est complètement dégagé. L’énorme élan de solidarité est salué, cependant le problème de l’acceptation de ces déplacés par la population locale est très prégnant. Si au début, les déplacés de Crimée et de l’Est étaient bien accueillis par la population, avec le temps, la perception des déplacés a évolué (même si ce phénomène ne touche pas les déplacés de Crimée). Les infrastructures des villes n’étaient pas prêtes à accueillir un tel afflux de nouveaux habitants et la population locale non plus. Les locaux font le lien entre l’augmentation des prix des loyers, la baisse des salaires et la grande demande venant des personnes déplacées. Une autre accusation revient très souvent : « vous êtes responsables de ce qui s’est passé là-bas ! Et là, vous êtes venu semer la pagaille chez nous. Nos gars se battent et meurent sur le front à cause de vous alors que vous recevez de l’aide ici. Même nous, nous n’avons pas tout ça ». Afin de pallier à ce problème et d’essayer de changer l’opinion publique, les activistes de Crimée SOS par exemple réalisent un monitoring régulier de la situation. Tatyana nous a parlé d’une vidéo sociale qu’ils ont réalisée pour montrer que chaque déplacé était « une personne avec son histoire propre, elle est une personnalité à part et on doit comprendre la personne avec son cœur, comprendre son histoire ». Ils ont également monté une exposition dans laquelle les photos mettaient en avant des déplacés et rappelaient leur histoire.  Ils ont également organisé une table ronde afin que les journalistes écrivent sur les déplacés internes mais en leur expliquant comment il fallait présenter le sujet pour éviter une escalade des tensions entre les nouveaux venus et la population locale.

Une autre discrimination qui touche les déplacés concerne le logement. Parfois, les propriétaires ne veulent pas louer les appartements aux Ukrainiens venant de l’Est. On note le même comportement chez les employeurs. Ceux-ci  ne savent pas combien de temps la personne restera « et si dans deux mois elle part, je vais devoir chercher une personne pour la remplacer ? ». Ainsi ils choisissent de ne pas embaucher les personnes originaires de l’Est.

Il faut saluer cet incroyable élan de solidarité. Toutes ces personnes qui étaient dans leur vie d’avant chargées de contrôle qualité dans un laboratoire, journalistes, informaticiens, entrepreneurs ont mis leur vie et leur carrière entre parenthèses pour aider leurs concitoyens à survivre. C’est pourquoi la Révolution de la Dignité mérite bien son nom. Ce peuple est tout simplement digne de la vie meilleure à laquelle il aspire. Comme le dit Tatyana de Crimée SOS : « Je ne me souviens pas qui a dit cela : on ne choisit pas la période dans laquelle on vit, mais on peut choisir la manière dont on va la vivre. A un moment j’ai compris qu’il était temps de vivre cette période autrement ».

Cet article est issu de plusieurs rencontres que nous avons réalisées,  Pierre Raimbault et moi-même, en avril 2015 à Kiev

Photos par Lidia Shevchenko

Remerciements : Maxym Butkevych (Centre de ressources d’aide aux déplacés) Alexandra Dvoretskaya (Vostok SOS) Arseniy Finberg (Centre d’aide aux déplacés rue Frolivska 9/11) Olga Ivkina (Vostok SOS) Vira Lebedeva (Centre d’emploi pour les gens libres) Olena Lebid (Centre d’aide aux déplacés rue Frolivska 9/11) Tatyana Pashnyuk (Crimée SOS) Konstantin Reutski (Vostok SOS) Anne Rio (Groupe de résistance aux répressions en Russie, – Paris, France) Viktoria Savchyuk (Crimée SOS) Lioudmila Titarenko (Association d’aide aux handicapés « Soty »)

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